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Il était dix-sept heures lorsque j’ai perdu la trace d’Enzo. On avait prévu de faire un pique-nique sur la place, le soir même. Et pourtant il n’était plus là, ce petit garnement, comme à son habitude, avait décidé de n’en faire qu’à sa tête, de filer on ne sait où, sans m’avertir. Rien n’y faisait, j’avais beau l’appeler, crier à plein poumons, il ne répondait plus. Si seulement il m’écoutait davantage !

Et d’ailleurs, un mauvais pressentiment me tordait l’estomac. Catapultée par mon instinct, je me décidai enfin à m’approcher de cette fameuse usine, entourée de ce mur reflétant l’amour dans tout ce gris. Souvent, près de ce mur, Enzo allait attraper des tas d’insectes qui le fascinaient. Tout indiquait qu’il était encore parti là-bas, et ce même après mes multiples interdictions. Son innocence sans doute le poussait à découvrir le monde, peu importe qui il pouvait rencontrer en chemin. N’était-ce pas le propre d’un enfant, après tout ? Toutefois, ce n’était pas ce que me dictait mon intuition.

N’écoutant donc que cet instinct qui habitait mon cœur, je décidai de me lancer dans l’inconnu, d’avancer à la porte de cette usine désaffectée. Et c’est là qu'il apparut. Tout à coup, un bruit strident, digne d’une vieille machine encore en fonction se fit entendre, avant que mes yeux ne se portent sur une grosse boîte bleue, subitement éclairée. Elle ressemblait à une cabine téléphonique, avec le nom “POLICE” écrit dessus. Seulement, si elle semblait à peu près normale, son apparition, elle, digne d’un vaisseau fantôme, fut tout, sauf naturelle ! Et dire qu’un homme daigna en sortir aussitôt ! Tout ceci n’avait ni queue ni tête !

Ébahie par cette rencontre surnaturelle, je n’osais pas même bouger d’un pouce, paralysée par la surprise et l’excitation causées par cette apparition. Ni moi ni lui, tout du moins au début, ne laissions une parole sortir. Rien n’y faisait, nous avions beau nous regarder dans le blanc des yeux, entrouvrir nos lèvres, aucun son ne daignait sortir. Respirer devenait même compliqué, dans cette situation où le temps semblait s’être arrêté, comme suspendu par le regard hypnotique qu’il possédait. 

 

“Tu… Vous… êtes qui ?

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– Imaginez-vous que je viens de voir un petit garçon passer à l’instant, avec deux types avec des têtes de libellules ! 

– Si vous comptez me faire perdre mon temps, surtout ne vous donnez pas cette peine, je ne suis pas dupe.

– Epuisette, tee-shirt rouge, bermuda beige, casquette de l'Insectosafari, assorti de son petit foulard”, dit-il tout en s’approchant au fur et à mesure qu’il décrivait l’enfant tout en comptant sur ses doigts.

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*

 

Sous le choc de ces révélations, les pensées de Luce, elles, semblaient tout aussi embuées que ne l’était le docteur. Rares étaient ces moments où quelque chose qu’il n’avait pas prévu se mettait au travers de sa route. Et c’était elle, cette anomalie dans son raisonnement, dans cette nouvelle aventure, qu’il ne pouvait s’empêcher d’adorer avant même son commencement. Tout ne se passait donc pas comme il l’avait imaginé, et dieu qu’il aimait ça ! A vrai dire, l’excitation de rencontrer une nouvelle personne, de la confronter à ce qui serait l’un des plus gros complots intergalactiques avait le don de le rendre jouasse.

 

*

 

En apprenant que cet homme mystérieux connaissait Enzo, je ne réfléchis plus : je devais lui faire confiance à tout prix. Xavier, le père d’Enzo, à qui j’avais promis de toujours tout faire pour son fils… Si je devais offrir une confiance aveugle à quelqu’un, c’était en honneur de cette promesse.

 

Et c’est ainsi que, de pérégrinations en pérégrinations, moi et Le Docteur traversâmes la moitié de la ville pour partir à la recherche de l’enfant. Tout droit, en partant du mur de coeurs, vers les usines en contrebas ; surtout là, où le Docteur avait dit qu’il fallait chercher.
 

"Rustre!" fut la première pensée que j’eus, alors qu'il ne soufflait mot et que nous arrivions vers les usines, grands monstres mécaniques de vapeur et de charbon. Nos pas résonnaient sur le sol, tout semblait vide, comme dépeuplé.


“Êtes-vous sûr que nous sommes au bon endroit ?


– Tout à fait.”

 

Très bien… Non seulement il était mystérieux, mais en plus il était à moitié muet, ce qui n’arrangeait rien à la rudesse de cette expédition sauvetage. Et puis, qu’allions nous trouver ici? Imaginant le pire, je ne fis pas attention aux endroits ou je marchais, alors que sous mon poids, une dalle grise s'enfonça dans le sol.

 

“Là, c’est ici que les  fameux escaliers secrets sont cachés. Super, Luce, suivez-moi.”

 

Imitant silencieusement sa manière irritante de parler, je suivis le docteur dans ces escaliers effrayants qui nous conduisaient, je le sentais, tout droit dans la gueule du loup.

 

*

 

Peu importait cette jeune femme, car si j’étais là, moi, Le Docteur, c’était pour une seule raison : résoudre ce complot vieux de mille ans. Silencieusement, en descendant les marches, je me remémorais les tenants et aboutissants que je connaissais concernant cette usine de malheur. Recette magique du complot bien gardé : épuisettes, insectes et enfants turbulents ; salopettes et masques de libellule pour préserver un secret. Tiroirs, documents, escaliers, tout était caché, les enfants étaient… tués? Sûrement pas, plutôt utilisés, mais pourquoi? Il fallait le découvrir, et vite.

 

En continuant d’avancer, la lumière perdait en intensité et Luce tentait de ne pas trébucher.

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“Résistez à la tentation du sol, demoiselle. Et concentrez-vous.”

 

Si on m’avait dit que je devais, en plus, jouer aux héros servants, je n’y aurais pas cru et j’aurais peut-être décliné l’offre… Enfin, elle avait le mérite d’avoir des yeux d’un bleu si intense, nos regards s’étaient croisés peu de fois, mais cela me suffisait pour avoir envie de m’y perdre encore et encore. Et c’était suffisant, suffisant pour que je lui prenne la main afin qu’elle ne finisse pas le visage écrasé sur le sol.

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Lentement et main dans la main, nous arrivâmes finalement au bout de cet interminable escalier, dont la fin nous emmènerait sans nul doute vers tous ces secrets bien gardés… 

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