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Holly Golightly s’appuya contre le mur de briques recouverts de tags représentants des cœurs roses complètement incongrus dans cette friche industrielle désaffectée. En prenant garde de ne pas se planter malencontreusement un vieux clou dans le dos, elle visualisa le personnage qu’elle était censée interpréter pour son prochain film et prit l’air éploré de la fille niaise pleurant son amour impossible. Et bien qu’Holly trouvât cette situation fictive franchement pathétique, les larmes coulèrent presque naturellement sur ses joues. Sa réputation d’actrice n’était pas une simple légende, ce qui lui permettait de prendre certaines libertés, notamment celle d’imposer ses volontés au garde du corps et au caméraman qui voulaient absolument l’accompagner dans ce lieu assez lugubre, le premier pour la « protéger », le deuxième pour la filmer pendant qu’elle répétait. Toujours est-il qu’elle les avait envoyés balader sans s’embarrasser de politesses.

 

Serrant contre son cœur la photo d’Eythan, Cuthy leva les yeux au ciel, comme si son fils allait miraculeusement en descendre entouré d’angelots, petites trompettes et compagnie. Evidemment, même si elle fixait les nuages pendant quatre heures, cela ne risquait pas d’arriver. Rêver l’impossible ne le ferait pas revenir, et encore moins tomber du ciel. Lors de leur dernier appel, le seul qu’ils échangeaient dans l’année depuis qu’Eythan était parti en Australie, ils s’étaient si violemment disputés que son fils ne voulait plus entendre parler de sa mère. Et Cuthy, chirurgienne de renom au sang-froid légendaire, avait senti que la dernière chose qui la rattachait à la vie s’était rompue et que plus rien ne la retenait désormais. Son licenciement récent, le décès de son mari encore frais et douloureux dans sa mémoire, et maintenant son fils…c’était la goutte d’eau qui faisait déborder le vase déjà trop plein. Ni ses lettres de réconciliation, ni ses messages d’excuses pour réparer leur désaccord n’avaient changé quoi que ce soit. Tout son monde s’était écroulé, ce qui aujourd’hui l’avait amené à prendre une décision radicale, à cet acte irrévocable. Elle regarda une dernière fois la photo d’Eythan, et sorti un scalpel, unique souvenir conservé de sa carrière au Terminus Hospital.

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Le sanglot étouffé interrompit Holly dans son élan dramatique. Elle contourna le mur, guidée par le son des pleurs. Sa première réaction fut de se demander ce que faisait cette rouquine à la chevelure hirsute et aux énormes lunettes au beau milieu de nulle part. Tout lui parut clair lorsqu’elle aperçut l’espèce de gros cutter que l’étrange bonne femme tenait à la main. Ni une, ni deux, Holly se précipita pour empêcher l’inconnue d’achever son acte suicidaire on ne peut plus évident. Toute désabusée qu’elle était, Holly n’était pas insensible au point de laisser quelqu’un mourir devant ses yeux sans rien tenter. Rapide comme l’éclair, elle lui bloqua le bras et lui fit faire une rotation de poignet pour faire tomber au sol l’immense couteau qu’elle envoya valser d’un coup de pied au loin.

"Non mais ça ne va pas ? On peut savoir ce que vous comptiez faire avec ce, ce..ce truc ?

— C’est que… Eythan…

— Ne me dites pas que vous comptiez vous envoyer au ciel pour un homme ?

— Eythan n’est pas son homme, dit une voix dans leur dos.

Se retournant, les deux femmes découvrirent qui avait prononcé ces mots. Sous un immense saule pleureur dénué de feuilles, la silhouette sombre d’un homme vêtu d’un long manteau noir, le visage couvert d’un masque au bec d’oiseau, se découpait sur le décor romantique des petits cœurs. Surréaliste.

— Eythan est son fils.

— Son fils, son mari, c’est la même chose, on reste chez le mâle ! Et puis vous êtes qui vous ?

Souriant sous son masque, l'Homme-Corbeau écarta les bras, se racla la gorge et exécuta un simulacre de révérence. Evidemment, elles ne le connaissaient pas, d’ailleurs personne ne le connaissait. Tout le monde se demandait qui se cachait sous ce costume effrayant, sans jamais obtenir la réponse. En revanche, lui, connaissait très bien Cuthy, puisque qu’il suivait et observait cette femme depuis longtemps. Sans comprendre comment ni pourquoi, cette femme était devenue l’élue de son cœur, reléguant sa dévotion à Satan en seconde position.

— Nul besoin de savoir qui je suis. Seul compte le fait que je peux la sauver, dit-il en désignant la chirurgienne qui semblait nager en pleine confusion, à mi-chemin entre son chagrin et la stupéfaction face à cet extravagant.

— Très bien ! répliqua du tac-au-tac la belle actrice. Eh bien, on attend vos miracles, Monsieur l’épouvantail !

Le corbeau se retint d’invoquer Lucifer et de déferler une nuée de démons sur cette impertinente. Enfin, il aurait le temps de confectionner plus tard une poupée vaudou à son effigie…

— Ecoutez-moi bien, car je ne le répéterai pas deux fois. Sachant qu’Eythan ne reviendra jamais à Londres de lui-même, la seule solution est de le ramener contre son gré. En le soumettant à la menace de mort.

Tout de suite, Holly prêta bien plus d’attention à ce que ce drôle de bonhomme racontait. Tout ce qui impliquait de dominer un membre du genre masculin l’amusait beaucoup.

—  Poursuivez, ça me parait intéressant…

— Très bien. Nous avons tous  les trois un atout majeur qui permettra à mon plan génial d’aboutir, et tout commence avec vous, Cuthy, et vos doigts de fée. Est-ce que vous seriez capable de reproduire en mécanique ce que vous accomplissez à l’hôpital ?

La femme rousse se demanda comment il pouvait bien savoir tant de choses sur elle, mais elle n’était pas sûre de vouloir le savoir, au risque d’être plus effrayée que rassurée par la réponse. Elle se contenta d’acquiescer la tête, sans juger utile de préciser qu’elle avait passé son enfance à bricoler dans le garage de son père en compagnie de celui-ci.

— Il faudrait que vous construisiez un robot, mais pas n’importe lequel.

La chirurgienne comme l’actrice le dévisagèrent, perplexes. Saugrenu comme il apparaissait, il était évident que ce type avait un grain.

— Ne me regardez pas comme ça, je ne suis pas fou, dit-il d’une voix calme comme s’il avait lu dans leur esprit. Tout ce que vous, aurez à faire, Cuthy, c’est de construire une automate imitant à la perfection une véritable femme. Elle sera ensuite ensorcelée par votre serviteur, moi-même donc…

—  C’est sûr, on n’avait pas compris que c’était de vous qu’il était question, ironisa Holly d’un ton sarcastique.

— …et de l’envoyer en Australie à la recherche d’Eythan, qu’elle trouvera sans difficulté grâce à l’aide de Lucifer, mon maître.

— Euh, pardon ?

Ni Holly, ni Cuthy n’avaient pu rester impassibles à ces derniers mots.

— Seul mon maître sera capable de cet exploit. Trouver Eythan sur le continent australien revient à chercher une aiguille dans une botte de foin. Nous allons donc ensorceler l’automate pour qu’elle le retrouve, et une fois qu’elle aura mis la main dessus, elle le menacera de mort et le poursuivra à la manière d’un criminel. Le but étant qu’à la fin de cette poursuite, Eythan soit contraint de revenir à Londres, et ce sera à votre tour, Holly, d’entrer en scène.

— Et qu’est-ce que je vais devoir faire, je n’ai rien à voir là-dedans !

—  Si : vous allez être parfaite en super-héroïne séduisante et aguerrie. En "sauvant" Eythan de la menace de mort, et en détruisant l’automate, vous le convaincrez de rester à Londres et de renouer avec sa mère. En plus du fait qu’il vous devra la vie, j’aurai par mes pouvoirs intensifié vos dons de séductrice. Et tout cela conduira à un mariage et une réconciliation, donc en happy end.

— D’accord, interrompit Cuthy, mais pourquoi vous feriez ça pour moi, je veux dire, pourquoi tous les deux vous m’aideriez ainsi ?

—  Il me semble que comme moi, Holly trouvera cette petite aventure très amusante, je me trompe ?

— Et comment, confirma l’actrice dans un petit sourire.

"Et je gagnerai ma place dans votre cœur, Cuthy" songea le Corbeau, sans pour autant le formuler  à voix haute.

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Et c’est ainsi qu’après cette drôle de rencontre,  Cuthy créa un automate afin de retrouver son enfant chéri. Ils se voyaient  presque chaque soir chez Holly ou au mur de cœurs pour peaufiner leur complot contre le garçon. N’ayant plus que quelques détails à régler, après la longue construction de l’automate, ils planifièrent le voyage en Australie où vivait le fils. Sans cesse, Cuthy avait manqué des journées de travail pour retrouver ses complices qui semblaient plus motivés que jamais à chaque rencontre. Et le dernier jour du complot arriva, c’était le jour le plus décisif ; l'Homme-Corbeau avait donné des pouvoirs inouïs à l’automate pour ses missions. Suite à cela, l'automate se rendit en Australie. En plus de cela, Holly répéta plusieurs ce qu’elle devait faire puisque n'ayant jamais tourné de scène de combat, il fallait qu'elle s'approprie ce nouveau rôle qui bien que tout nouveau pour elle, lui paraissait bien plus amusant que tous ceux qu'elle avait incarné jusqu'à présent .   

 

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Tout semblait se dérouler à merveille.

 

En arrivant en Australie l'automate avait rapidement retrouvé Ethan, et se fit passer pour une simple voisine souhaitant simplement faire plus ample connaissance avec lui. Il devint très proche d'elle sans méfiance, au point qu'ils se voyaient presque tous les jours jusqu'à ce que l'automate décide de passer à l'acte. Elle se rendit un jour, comme à son habitude, chez Eythan qui se reposait sur son canapé après sa journée de travail, en sirotant un jus de fruist devant les informations télévisée. En la faisant entrer, il remarqua immédiatement son regard et sa voix étranges. Ses comportements étaient même si  effrayants qu'ils choquèrent le garçon au point de sentir un frisson glacé lui parcourir le dos. Son angoisse devint encore plus forte lorsqu'il  remarqua que sa voisine, si calme et douce d'habitude, murmurait des mots qu’il ne comprit pas au début, et ce fut pire lorsqu'il discerna le refrain menaçant "je vais te tuer, je vais te tuer…” à plusieurs reprises . Sans transition, elle s''arrêta brusquement et se dirigea vers la porte avec la volonté évidente de quitter l'appartement. Terrorisé mais décidé à faire preuve de sang-froid, et surtout parce qu'il  voulait éclaircir cette situation totalement absurde voir irréelle, il retint l'automate par le bras et cria en tentant de maîtriser les tremblement de sa voix trahissant sa peur:

"Restez là où vous êtes ! Qu'est-ce que vous me voulez ?

—  Tant que tu resteras dans ce pays , je ferai tout mon possible pour te faire souffrir, jusqu'à ce que tu ne sois plus qu'une coquille vide. Et à ce moment-là, je t'anéantirai, je t'exterminerai, je te tuerai..."

Il la lâcha sous le choc et elle en profita pour s'échapper hors de l'appartement. Tremblant de tous ses membres, Eythan se laissa tomber au sol et se mit à réfléchir à toute vitesse pour trouver comment échapper à cette folle meurtrière. Evidemment, il pouvait se rendre au commissariat, et prévenir la police, mais il ne savait pas de combien de temps il disposait avant que sa voisine revienne, et de toute façon le téléphone ne passait pas dans son village et il n'osait pas sortir de son appartement. Tandis qu'il fixait le mur à la recherche d'une solution envisageable, celle-ci jaillit dans son esprit lorsque son regard croisa le drapeau de l'Angleterre accroché dans le salon. Ni une, ni deux, il bondit sur ses pieds et commença à empiler à la va-vite quelques affaires dans un énorme sac. Car la solution qui lui avait paru la plus sûre, c'était de quitter le pays et de retourner à Londres, sa ville natale qu'il connaissait mieux que n'importe quel autre endroit sur Terre... même si cela impliquait de revoir sa mère, à qui il avait juré de ne plus jamais parler après leur dernière altercation. N’ayant pas spécialement envie d'avoir recours à son aide, il décida de louer un studio pour une durée de trois mois, en attendant de trouver une vraie solution qui mettrait un terme à ce qui lui semblait être un cauchemar. Refermant son bagage, il s'empara de son passeport et fila sans plus attendre à l'aéroport de Squirrel Town. Nul doute qu'il avait largement dépasser la limite de vitesse lors de son trajet.

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Trente six heures de vol et cinq heures de route plus tard, lorsqu'il referma derrière lui la porte de son nouveau logement, il laissa échapper à voix haute en posant ses affaires au sol: :

"Là, elle ne me trouvera pas, je suis à l'abri de ses délires diaboliques."

Ses paroles furent interrompues par un message sur son téléphone : “Veuillez récupérer le colis devant votre porte.” Etrange, il n'attendait pourtant pas de colis et l'émetteur du message était un numéro qu'il ne connaissait pas.  S'armant d'une poêle à frire pour se défendre, il ouvrit la porte et laissa échapper un cri devant l’automate qui lui faisait face sur le seuil. La meurtrière l'avait déjà retrouvé! Eythan, cédant à la panique, courant sans réfléchir à l'autre bout de la pièce, ouvrit la fenêtre, sauta et atterrit sur le trottoir en se fracassant la cheville. Evidemment, quand on saute du premier étage...En se relevant, il sentit une présence à sa droite, et hurla en découvrant que c'était encore l'automate, sauf qu'elle avait cette fois un couteau à la main. Ne sachant plus que faire, il perdit tout espoir, et s'agenouilla en pleurant, suppliant l’automate. Evidemment, celle-ci ne prêta pas attention  ses sanglots  et leva le bras pour porter le coup fatal, lorsque quelqu'un la poussa brutalement par terre. Et ce quelqu'un n'était autre qu'Holly qui, rapide comme l'éclair, se dressa entre Eythan et l'automate. Et bien que ce ne fût pas vraiment le moment, Eythan ne put s'empêcher de trouver magnifique cette femme sortie de nulle part.

Tout à coup il vit de loin un visage qui lui était familier...celui de sa mère qui courut dans les bras de son fils. Son fils qu'elle n’avait  pas vu depuis longtemps, trop longtemps, et surtout qui était tellement abasourdi qu'il se laissa faire sans réagir. Ravie, Cuthy le serra contre elle, mais ces retrouvailles tant attendues et espérées par la chirurgienne furent interrompues par la voix d’Holly qui cria  :

"Attention!

Ne maîtrisant en réalité pas très bien ses sortilèges, l'Homme-Corbeau avait perdu le contrôle et l'automate ne lui obéissait plus du tout, et était plus violente que jamais.

— Sauvons-nous !"

Se servant de tous ses pouvoirs , le Corbeau  lança un ultime maléfice qui fit exploser l'automate,  mais il était trop tard. Dans un dernier geste, le robot s'était jeté sur Eythan et lui avait planté son couteau en plein dans le front, ne lui laissant pas la moindre chance de survivre. Et la dernière chose qu'il vit, ce fut les gouttes écarlates au bords de ses cils.

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Suite à cet épisode si violent, Cuthy sombra dans une tristesse qu'elle en devint complétement folle. Elle se donna la mort deux semaines plus tard avec le même couteau qui avait causé la mort d'Eythan. Ne voulant plus jamais côtoyer de près ou de loin un être humain tellement elle avait elle aussi été traumatisée par cette scène, Holly se retira dans une caverne au fin fond des landes écossaises. Seul l'Homme-Corbeau n'en fut pas trop perturbé. En tant qu'être immortel, il avait l'habitude de voir ses contemporains trépasser avant lui, aussi leur mort ne l'affectait pas plus que ça et il s'en remettait sans problème, tout comme il se remit sans problème de cet épisode. Enfin presque : il faudrait vraiment qu'il s'entraîne pour maîtriser le sortilège raté utilisé sur l'automate, sinon Lucifer allait être très mécontent...

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