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- T’as vu, Veazy, c’est là que tout a commencé ; regarde le mur, il est comme quand on était petits. Souvenir du bon vieux temps, parfait ! Tu sais quoi, je crois que c’est là que je vais faire mon freestyle, mec.

- Ça va, oui, moi j’aime bien ; ça montre que t’oublies pas d’où tu viens.

- Sois-en sûr, jamais je vous oublierais, poto.

- Oui, ça je sais déjà.

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       Alors en fait, Veazy et Will avaient grandi ensemble. Eux deux avaient toujours rêvé de devenir des stars du rap. Pour s’entraîner, afin de réaliser leur rêve, ils se réunissaient depuis leur adolescence au pied de ce mur. Rien d’extravagant, juste un endroit secret, rien qu’à eux, où ils pouvaient freestyler librement. Tout compte fait, Will était le seul qui avait percé. Et c’était très facile à expliquer : Will était bourré de talent et d’inspiration ; pour Veazy c’était un peu plus compliqué ; du talent, il en avait, mais à cause d’un accident il endommagea ses cordes vocales. Son rêve ne pourrait jamais se réaliser ; mais il n’arrêta jamais de soutenir Will dans son projet, il devint même son manager. Revenir dans ce lieu était donc un très bon moyen de se remémorer des moments forts pour tous les membres de la « Team Will ». La belle Hanane était plus émue que les autres, car Will, c’est ici qu’elle l’avait rencontré.

 

       En ce lieu un peu abandonné, il y avait un mur qui montait comme un escalier. Rouges étaient les cœurs tagués sur ce misérable mur de pierre. En bas du mur, considéré comme le mur de l’amour, on trouvait une verdure sauvage, humidifiée par la température. En effet le ciel était gris, il avait plu. Une grue, un lampadaire et un bâtiment d’usine se trouvaient à l’arrière-plan, mettant en valeur ce mur symbolique. En raison de son éloignement de la ville, cet endroit n’était pas très fréquenté ; mais à cause de sa beauté, c’était devenu pour les amoureux un lieu public.

 

       « C’est un très bon endroit pour un clip, on va y tourner ton freestyle. Éventuellement nous pouvons mettre des femmes en tenue légère pour une danse sexy, mais à l’ancienne, avec un corset et des longs gants ; des motos et des carrosses seront là pour enflammer le décor… Régulièrement on verra Hanane en gros plan, elle sera sur une moto. Oh, et puis, pour l’aspect artistique, on n’hésitera pas à mettre des paroles très osées. » Sûr qu’il s’y connaît, Veazy ; il aimerait bien que son clip marche, qu’il lui rapporte un max d’argent afin de mieux profiter de la vie.

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       En soirée, Will Shekspir et les autres artistes étaient toujours sur le lieu du tournage ; la fatigue commençait à se faire sentir quand une nouvelle averse de pluie survint. Tout le paysage était devenu sombre, et l’équipe technique était trempée de la tête aux pieds. Soudain le tonnerre retentit et la forêt se mit à bouger ; un mouvement de panique se ressentit dans le groupe et tout le monde prit la fuite. En courant à pleine vitesse, Shekspir repensa à l’épisode de la forêt de Birnam dans Macbeth ; il se disait que ces arbres en train d’avancer étaient peut-être des hommes, comme les ennemis de Macbeth qui, dans la fameuse pièce, s’étaient déguisés pour parvenir à le tuer… Revenant sur ses pas, il se cacha derrière un buisson et observa ce qui se passait là. Après avoir patienté un bon bout de temps, il commença à apercevoir des hommes qui sortaient des troncs d’arbres : c’étaient deux gangs qui se rassemblaient. Tous étaient déterminés à remporter ce terrain qui leur était absolument indispensable pour continuer à dealer. Rapidement, un chef de gang mit la pression sur l’autre en lui faisant de grosses menaces : « Si vous n’acceptez pas de nous céder le terrain, cela se terminera en bain de sang, et des morceaux de chair voleront dans l’air ! » Réponse immédiate de l’autre gang : « Jusqu’à la mort s’il le faut ! »

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       Tandis que les esprits s’échauffaient considérablement, Shekspir avait une boule au ventre car il repensait à un passage de l’histoire de Macbeth : celui où Lady Macbeth lui conseille de tuer le roi Duncan. Nul doute que plus un homme a de pouvoir, plus il a de mal à accepter de se soumettre. Épouvantablement, un meurtre en amène un autre : Macbeth tue le roi Duncan, Banco se fait tuer ensuite, plus tard il y aura le suicide de Lady Macbeth et pour finir la mort de Macbeth lui-même… En écho à ses pensées, il vit le chef du premier gang attraper l’autre par la gorge. En un instant, il y eut une bagarre générale. Effaré par cet immense conflit, Shekspir décida enfin de partir loin d’ici.

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        Il se sentit mal en se levant le lendemain ; il regrettait d’avoir fui la nuit dernière, ce qui risquait de ternir sa réputation en tant que rappeur, et il décida d’y retourner seul en espérant même trouver l’inspiration pour son prochain freestyle. Étant dans ses pensées, il arriva sur les lieux du désastre et ce qu’il vit le traumatisa : c’était la tête d’un homme sur une pique. Environnée de motos renversées, de carrosses empilés… Shekspir le dira, la scène était horrible. Et là, le rappeur eut une hallucination. Non des moindres : il fit un bond dans le passé et se remémora la scène du meurtre de Macbeth. Horrible scène, horrible meurtre, signe d’inspiration pour Shekspir.

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       Rêve-t-il ? Le meurtrier est de dos, vêtu de couleur sombre comme s’il reflétait le mal. La victime est cachée par l’homme, elle est à genoux ; elle n’est pas encore morte. Ensorcelé, Shekspir s’approche de ces deux personnes ; le meurtrier en le voyant s’enfuit à toute vitesse, Shekspir tente désespérément de le suivre mais ne parvient pas à ses fins… Subitement, le meurtrier s’envole.

 

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       Deux semaines plus tard, après le choc du meurtre, je me suis à nouveau rendu sur le lieu du crime afin d’y tourner mon nouveau clip intitulé « Death ». Hanane, elle, était un peu sceptique sur le fait de repartir là-bas mais j’ai fini par la convaincre en lui expliquant qu’elle ne doit surtout pas oublier qui je suis : le grand Shekspir, musclé, brun et grand, mais surtout riche ; on a engagé des gardes du corps, du coup. Pendant la semaine de la sortie de mon album, j’ai participé à plusieurs interviews télévisées, et même à des interviews radios. Sans oublier que mon single est passé à la première place du « top rap » dans le monde entier. Rien de mieux ne pouvait m’arriver, ça y est, j’étais devenu le roi du rap mondial, partout on prononçait mon nom, partout on parlait de ma peau mate parfaite, de mes yeux verts, de mes longs cheveux coiffés à l’italienne, de mon style « shakespearien », tout le monde savait que j’étais drôle, intelligent. Tout ça je le savais déjà, bien sûr, je le savais que j’étais parfait. Tout le monde voulait rejoindre la « Team Will » et voulait me ressembler, j’étais tel un enfant qui venait d’entrer dans la cour des grands.

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       Les prédictions des « Triplettes de Voyance » étaient vraies : elles avaient prévu que Will Shekspir allait devenir le roi du rap. Puis qu’il allait faire de nombreux concerts, susciter la jalousie de ses rivaux à cause de tout l’argent qu’il gagnerait ; et profiter de sa piscine, de son jacuzzi, de son énorme maison où il montrerait aux autres qu’il était le plus riche. En revanche, les « Triplettes », que Will avait contactées par téléphone au 36 30 (à l’époque où il n’était encore qu’un ado boutonneux), ne lui avaient pas prédit ce qui arriva quelques mois plus tard : il se fit arrêter par les flics.

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        Shekspir était sur le point de monter dans le camion de police, une Citroën Picasso de couleur bleu marine. Estomaqué par ce qu’il était en train de vivre, il ruminait : « Noooon ! Je n’arrive pas à y croire. Moi, impliqué dans une histoire ? » Et il avait la sensation d’avoir du sang qui coulait légèrement sur ses mains. Sentiment de peur qui domine notre chanteur bien qu’il soit innocent. Tout ça était réel, hélas, alors que pour lui c’était un cauchemar ; sans le laisser se justifier, on l’embarquait immédiatement en lui disant : « Vous avez le droit de garder le silence. »

 

       Et puis soudain, surgit de l’ombre une groupie hystérique. Elle suivait Shekspir depuis quelques années dans toutes ses aventures. Sur le coup, les policiers furent perturbés par l’arrivée de cette folle, coiffée d’un chapeau et habillée de la tête aux pieds avec des vêtements à l’effigie de son idole. Elle avait fait irruption d’un café, d’où elle avait vu la voiture de police. Ensuite, d’un bond, dans un sauvage élan, la folle au chapeau avait atterri sur l’un des policiers ayant une arme. Elle voulait à tout prix sauver son idole, donc sans réfléchir, elle saisit le taser du policier et l’électrocuta au niveau du cou. Une rage subite l’envahit : elle sauta avec sauvagerie sur tous les autres policiers et les électrocuta à un endroit différent à chaque fois tout en ricanant de plaisir. Regardant le résultat de ses actes, elle se calma, lâcha le taser brutalement, arrangea son grand chapeau jaune, déplissa sa robe orange, essuya son gilet vert et s’assura que le tatouage de son idole, situé sur son cou, était intact. Tout chamboulé par la scène qui venait de se produire, Shekspir restait cloué au sol. Lasse d’attendre, la folle au chapeau prit son idole par le bras et l’entraîna dans son sillage.

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Si vous rêvez d’une rencontre harmonieuse entre Shekspir et la femme au chapeau, allez au 6.2.A.
Si vous préférez une scène de jalousie, allez au 6.2.B.      
Si vous souhaitez découvrir un indice lié au crime, allez au 6.2.C.    
Pour perdre tous vos repères, allez au 6.2.D.

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Lycée Jean Macé, 2ndes 7 et 9

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